L’importance de l’implication citoyenne pour l’avènement d’une ville à échelle humaine

… l’exemple du Royalmount

Par François Delwaide, technicien en développement durable, et Sébastien Adam, enseignant de psychologie

Introduction

Le Royalmount est un projet de Carbonleo, un promoteur de gestion et de développement immobilier, connu notamment pour la réalisation du quartier Dix30, sur la Rive-Sud de Montréal. Le projet prévoit la construction d’un gigantesque complexe commercial, institutionnel et de divertissement, auquel s’est greffée tardivement une composante résidentielle (qui reste toutefois à définir).

Le projet propose la revitalisation de l’intersection des autoroutes 15 et 40, sur le territoire de la municipalité de Ville Mont-Royal. Tous les détails du projet sont disponibles sur le site web du promoteur. Ne comptez évidemment pas y trouver une information objective et équilibrée au sujet de la revitalisation urbaine… Vous y trouverez plutôt un hymne au développement consumériste qui évacue toute considération pour l’environnement social et physique dans lequel le projet s’insère. Pour compléter les informations du promoteur, nous vous invitons à visiter le site de la ville de Montréal pour y consulter des documents (études d’impact, mémoires…) produits dans le cadre des audiences publiques sur le projet Royalmount.

À titre de citoyens, préoccupés par les conséquences négatives potentielles des transformations proposées par Carbonleo, nous avons jugé primordial de prendre la parole afin de faire valoir nos inquiétudes. Après tout, ce sont les citoyens et citoyennes qui vivront avec les contraintes et nuisances causées par la démesure et l’incohérence du Royalmount. Nous avons ainsi soumis un mémoire à la Commission sur le développement économique et urbain et l’habitation, une commission conjointe de la Ville de Montréal et de l’agglomération de Montréal, qui recueillait les préoccupations des institutions et des citoyens sur le Royalmount. Vous trouverez un lien vers notre mémoire à la fin de ce texte si vous désirez en connaitre plus sur notre vision relative au projet. Nous présentons dans cette entrée de blogue un survol des principes qui ont guidé notre réflexion et notre action.

Brève mise en contexte

Afin de bien comprendre le dossier, il importe de faire une brève mise en contexte. La saga du Royalmount illustre plusieurs ratés de la gouvernance municipale, hérités de la valse-hésitation des fusions et défusions du début des années 2000. Elle ramène aussi à l’avant-plan la question du partage du pouvoir entre les différents acteurs de la politique municipale, à savoir les autorités politiques, les citoyens, mais également les acteurs privés comme les promoteurs immobiliers.

Sur le plan structurel, la situation politique de Montréal est complexe. L’île de Montréal compte de nombreuses structures politiques, entre lesquelles les responsabilités sont partagées et surtout, à l’intérieur desquelles les intérêts varient. Au cœur de cette dynamique se trouve la ville de Montréal. Celle-ci est divisée en 19 arrondissements. On retrouve aussi sur l’île de Montréal les « villes liées ». Celles-ci sont des municipalités fusionnées en 2002, qui ont retrouvé leur indépendance lors des défusions de 2006. La Ville de Montréal, aussi appelée ville Centre, ses 19 arrondissements ainsi que les villes liées possèdent donc tous des compétences politiques propres, où des jeux de pouvoir ont cours en fonction de leurs intérêts particuliers. La Ville de Montréal et les villes liées forment ensemble l’agglomération de Montréal, dont dépendent un certain nombre de services, par exemple la Police ou le Service de sécurité incendie. Finalement, au-delà de l’agglomération se trouve une structure métropolitaine, la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), qui regroupe un total de 82 municipalités, et qui déborde largement l’île de Montréal grâce à l’inclusion des banlieues. La CMM s’occupe d’un certain nombre de dossiers régionaux, notamment en transport collectif et en aménagement du territoire. La logique de la chose est d’obtenir des normes d’aménagement du territoire selon un principe de conformité en entonnoir, où chacun des schémas d’aménagement est de plus en plus précis, mais toujours conforme à ceux imposés par les instances supérieures. Des plans d’urbanisme sont également élaborés par la Ville de Montréal et par chacune des villes liées. Selon la logique décrite précédemment, chacun de ces plans d’urbanisme a un poids juridique équivalent.

Alors, le Royalmount?

Comment le Royalmount s’inscrit-il dans le contexte politique que nous venons de décrire ? Le projet sera développé sur le territoire de la municipalité de Ville Mont-Royal. Cette dernière est une ville liée, qui possède ses propres règlements, notamment son plan d’urbanisme. Elle possède donc l’autorité d’approuver le projet, dans la mesure où celui-ci est conforme au schéma d’aménagement de l’agglomération de Montréal et au plan d’aménagement de la CMM.

L’intérêt pour Ville Mont-Royal est ainsi bien évident : faire augmenter considérablement ses taxes foncières grâce à ce mégaprojet, peu importe ses retombées sur l’écosystème urbain global. Le problème? L’aménagement urbain transcende les délimitations politiques et doit être réfléchi dans le long terme, dans une optique de viabilité des milieux. La mise sur pied du Royalmount est tout le contraire de cette approche : il propose un microcosme de luxe qui évacue toute considération pour la majorité de la population avoisinante, soit la population de la ville de Montréal.

Ainsi, une ville d’environ 20 000 habitants, située au cœur de l’île de Montréal, possède le pouvoir d’autoriser un projet majeur, dont les impacts néfastes sur la qualité de vie, la mobilité, l’accessibilité, la viabilité et la durabilité de l’ensemble de la ville se feront sentir pour des décennies! Pour nous, il est primordial que l’ensemble de la population montréalaise soit la priorité quant aux projets de planification territoriale. Il est donc nécessaire de faire une place à cette population dans le débat public, mais il est d’autant plus important de prendre cet espace, de se l’approprier. Cela envoie un message clair aux pouvoirs publics : la population veut sa ville pour elle-même.

Les citoyen.nes dans tout ça?

Plusieurs raisons valables existent pour favoriser une plus grande implication des citoyen.es en politique municipale. Pour les administrations municipales, consulter les citoyens vise à offrir des services publics plus adéquats, qui répondent mieux aux besoins des citoyens. Pour les citoyens, cela représente une manière de faire valoir des préoccupations différentes de celles des autorités. Cela permet aussi d’augmenter l’autonomie des communautés locales, notamment dans l’objectif de favoriser leur développement dans le respect de leurs besoins spécifiques. Ces derniers objectifs s’inscrivent bien dans un cadre de « pouvoir d’agir », ou « empowerment », qui vise à donner aux individus et aux communautés un plus grand contrôle sur leur environnement.

Cela ne va cependant pas sans écueils. On évoque par exemple souvent le problème du « pas dans ma cour » lorsque des groupes de citoyens s’élèvent contre certains projets, dont l’intérêt public est pourtant évident. Nous en avons vu des exemples ces dernières années, notamment dans le quartier Angus ou dans Verdun, alors que des citoyens avaient demandé la tenue d’un référendum décisionnel sur un projet d’école. Le fait de constituer un point de vue « citoyen » n’est ainsi pas garant de son adéquation ou de son respect de l’intérêt public.

Il demeure toutefois que la démocratie participative est un processus inclusif, nécessaire à la mise de l’avant des intérêts de la population vis-à-vis des acteurs politiques et économiques dominants. Le Royalmount en est un excellent exemple. Les citoyen.ne.s sont ceux et celles qui vivent avec les impacts d’une mauvaise planification territoriale. L’idée transversale de notre mémoire est de bâtir des quartiers durables, à échelle humaine, basés sur une économie de proximité et un esprit de communauté. L’engagement citoyen et la démocratie participative sont, dans ce genre de quartiers, essentiels afin d’assurer une évolution cohérente avec les besoins de la population. La démarche que nous avons entreprise vis-à-vis de la Commission sur le développement économique et urbain et de l’habitation est la matérialisation de ces idées.

En effet, notre participation au processus de consultation reflète notre conviction que les citoyen.nes doivent faire entendre leur voix et ne pas laisser aux responsables politiques et aux entrepreneurs privés la responsabilité exclusive du développement urbain. Cela s’éloigne évidemment d’une conception étroite de la démocratie représentative, dans lesquelles les citoyens délèguent leurs pouvoirs, confiant à des responsables élus le soin de prendre des décisions en leur nom. Un processus décisionnel priorisant le point de vue de certains politiciens et des entrepreneurs risque de biaiser considérablement la perspective dans laquelle le développement urbain est pensé. Notre intervention vise à défendre l’intérêt collectif, face à un promoteur et une municipalité (Ville Mont-Royal), clairement plus préoccupés par leurs propres intérêts financiers à court terme. Notre démarche reflète donc un désir d’agir afin de définir un Montréal qui nous ressemble, que nous jugeons pertinent, en évolution. Il s’agit d’un manifeste contre l’imposition de fatalités consuméristes et dominatrices qui ne profitent qu’à une minorité. Il s’agit d’une action d’appropriation de notre espace, de nos quartiers et de notre ville. La gouvernance est un procédé, non une finalité. Il est essentiel, selon nous, d’empoigner les outils permettant d’influencer le cours des choses. Nous aurons ainsi, un meilleur levier pour l’avènement d’un Montréal réellement montréalais.

Et notre position?

Pour connaitre de manière détaillée notre position sur le projet Royalmount, vous pouvez lire le mémoire. Résumons notre pensée en quelques points et quelques lignes:

  1. Il est crucial qu’un tel projet tienne de compte de son écosystème, de son environnement immédiat. Une meilleure concertation doit permettre de prendre en compte la situation des quartiers voisins, des autres projets de développement, l’état de la circulation dans le secteur et au-delà, la vitalité des artères commerciales sur tout le territoire de Montréal, etc.
  2. Le Royalmount représente un projet d’un autre siècle, qu’il est odieux de présenter comme un projet durable. Il met de l’avant un consumérisme néfaste pour l’environnement.
  3. L’occasion offerte par le terrain du Royalmount et les terrains adjacents devrait permettre de densifier et dynamiser ce territoire bien positionné au coeur de l’île de Montréal. Le développement de cet espace devrait viser la création de quartiers complets, caractérisés par une mixité fonctionnelle et sociale, avec des services de proximité, des écoles, des parcs, etc.
  4. Le projet devrait prioriser la mobilité active et le transport collectif, à la fois pour les déplacements sur le site que vers celui-ci. Prioriser ces formes de mobilité permet de renforcer le caractère humain et attrayant du quartier, en minimisant, sinon en éliminant la circulation automobile.
  5. Un nom comme le Royalmount est une insulte au caractère francophone de Montréal. Les promoteurs devraient au minimum trouver un nom reflétant celui-ci, sans échouer pour autant à rayonner à l’international.

Liens pertinents

Lire notre mémoire

 

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